Il y a un chiffre qui circule dans toutes les réunions de projet éolien, et que personne n'aime regarder en face : 24,1 GW de puissance raccordée en France au 1er janvier 2026. Pour tenir la trajectoire officielle, il faudrait être à 33 GW dans moins de cinq ans. Faites le calcul. On est à peu près à mi-chemin, et la seconde moitié du chemin est toujours la plus dure.
Je suis allé voir trois parcs différents ces derniers mois, dont un dans l'Aude où l'exploitant m'a expliqué, café à la main, qu'il avait mis sept ans entre la première étude de vent et la mise en service. Sept ans. Le type connaissait le nom de chaque riverain qui avait signé un recours. Ce n'est pas une question de technologie. C'est une question de temps, de procédure, et d'acceptabilité. Voilà pourquoi je pense que l'éolien français en 2030 ressemblera à un mix bizarre : plus de mâts qu'aujourd'hui, oui, mais surtout beaucoup plus de mer, et beaucoup moins de terrestre que ce que les documents officiels laissent croire.
Points clés à retenir
- Le parc terrestre tourne autour de 24 GW début 2026 ; l'objectif PPE pour 2028 était de 33 à 35 GW. L'écart ne se comblera pas par magie.
- Environ 10 000 mâts sont installés, répartis sur une dizaine de régions seulement.
- L'éolien en mer reste, à ce jour, la variable d'ajustement : les parcs arrivent, mais leurs calendriers glissent.
- Une éolienne terrestre moderne plafonne autour de 3 à 4,5 MW. Le remplacement d'un réacteur nucléaire se compte en milliers de machines, pas en dizaines.
- Le facteur limitant en 2030 ne sera pas le vent. Ce sera le raccordement, le foncier et les tribunaux.
L'objectif 2030 est-il encore atteignable ?
Réponse courte : en terrestre, non. Pas au rythme actuel. Réponse longue : ça dépend de ce qu'on appelle « l'objectif ». Parce qu'il y en a plusieurs, et qu'on les mélange allègrement.
La France s'est fixé une cible de 33 % d'énergies renouvelables dans sa consommation finale brute, et autour de 40 % dans le mix électrique. Ce sont deux choses différentes. La première englobe le chauffage, les transports, l'industrie. La seconde ne concerne que les électrons. Quand un politique cite le chiffre de 40 %, il parle du mix électrique — et c'est presque toujours celui-là qu'on retient, parce qu'il est plus flatteur.
Le décalage que tout le monde connaît et que personne ne commente
Il y a un moment où les chiffres se contredisent, et c'est là que ça devient intéressant. Les documents de programmation pluriannuelle fixaient une fourchette de 33,2 à 34,7 GW d'éolien terrestre pour 2028. Au 1er janvier 2026, on est à 24,1 GW raccordés, plus environ 13,5 GW en instruction — comprenez : des projets déposés, pas des machines qui tournent.
Faites l'addition des raccordés et des instruits, vous obtenez 37 GW. Ça a l'air rassurant. Sauf que sur ces 13,5 GW, une bonne partie ne verra jamais le jour. Recours, refus de permis, zones finalement jugées incompatibles avec un couloir aérien militaire. J'ai vu un projet dans le Lot-et-Garonne capoter après quatre ans d'études parce qu'un radar météo se trouvait à 12 km. Douze kilomètres. Personne ne l'avait vu avant le dépôt.
Dans mon expérience, un tiers environ des projets instruits finissent par être abandonnés ou reportés au-delà de l'horizon visé. C'est une estimation de terrain, pas une statistique officielle — mais elle recoupe ce que racontent la plupart des développeurs que je croise.
- Les raccordements réseau arrivent souvent après la construction des mâts, ce qui immobilise du capital pendant des mois.
- La contestation locale ne recule pas : elle se professionnalise.
- Les zones les mieux ventées sont déjà partiellement occupées.
L'éolien en mer va-t-il sauver la mise ?
C'est la grande promesse. C'est aussi le poste où les calendriers français ont le plus glissé — et je pèse mes mots.
L'éolien posé en mer a un avantage énorme sur le terrestre : le vent y est plus régulier, plus fort, et les machines sont bien plus puissantes. Une turbine offshore moderne dépasse les 10 à 15 MW l'unité. Comparez avec les 3 à 4,5 MW d'un mât terrestre récent. Le rapport est brutal.
Combien d'éoliennes pour remplacer une centrale nucléaire ?
Question qu'on me pose sans arrêt, et elle mérite une réponse honnête plutôt qu'un slogan.
Un réacteur type produit de l'ordre de 900 à 1 000 MW en continu, avec un facteur de charge élevé. Une éolienne terrestre, elle, ne produit pas en permanence : son facteur de charge tourne autour de 22 à 25 % en France, un peu plus en mer. Donc une machine de 4 MW délivre, en moyenne annuelle, l'équivalent d'environ 1 MW de puissance garantie — et encore, « garantie » est un mot trompeur, parce que le vent ne se pilote pas.
Le calcul brut donne des ordres de grandeur qui fâchent : il faut plusieurs centaines d'éoliennes terrestres pour égaler la production annuelle d'un seul réacteur, et le problème du pilotage reste entier. Un parc offshore en demande beaucoup moins, quelques dizaines, mais coûte bien plus cher au mégawatt installé et dépend d'une chaîne logistique portuaire qui n'existe encore qu'en partie.
Autrement dit : l'éolien ne « remplace » pas le nucléaire. Il le complète, et il faudrait arrêter de poser la question en ces termes.
Où sont les éoliennes, et combien y en a-t-il vraiment ?
Le parc français compte à peu près 10 000 mâts. Presque tous à terre. Et leur répartition est tout sauf homogène.
Regardez une carte des installations : les Hauts-de-France, le Grand Est, la Nouvelle-Aquitaine et l'Occitanie concentrent l'essentiel. La Bretagne, malgré un vent excellent, en a très peu — la faute à la densité, aux zones protégées et à une contestation locale tenace. La Corse, essentiellement rien. L'Île-de-France, rien du tout, ou presque.
Pourquoi cette répartition est si déséquilibrée
Trois facteurs, dans cet ordre d'importance.
- Le vent. Le régime varie fortement d'une région à l'autre, et la France en compte plusieurs bien distincts.
- Le foncier disponible. Une plaine agricole du Grand Est accueille un mât sans drame. Une vallée encaissée des Pyrénées, non.
- Et surtout : la capacité locale à dire oui. Certaines communes perçoivent la redevance comme une ressource ; d'autres la voient comme une intrusion. C'est souvent le facteur décisif, bien plus que la vitesse du vent.
Ce que je trouve frappant, c'est que les régions les plus ventées ne sont pas toujours les mieux équipées. Le vent ne suffit pas. Il faut quelqu'un pour signer.
Ce qui bloquera vraiment en 2030
On parle beaucoup de technologie. C'est une fausse piste.
Les machines actuelles sont fiables, les coûts ont chuté sur dix ans, et un développeur sérieux sait construire un parc. Le mur est ailleurs. Il est administratif, judiciaire et électrique.
Le raccordement, ce parent pauvre dont on ne parle jamais
Un parc éolien ne sert à rien s'il n'est pas raccordé. Or les postes sources sont saturés dans plusieurs zones, et les délais de renforcement réseau se comptent en années. J'ai vu un projet prêt à couler ses fondations attendre dix-huit mois une simple réponse sur sa capacité d'accueil. Dix-huit mois de portage financier, sans un kilowattheure produit.
C'est le genre de détail qui ne fait pas la une, mais qui décide de la faisabilité d'un objectif.
L'acceptabilité, vue du terrain
Je ne vais pas prétendre que tout se joue sur la communication. Ce serait faux.
Ce que j'observe, en revanche, c'est que les projets qui passent sont ceux où le développeur est arrivé avant d'avoir un plan figé. Ceux qui arrivent avec une maquette définitive et une réunion publique déjà programmée se font démolir. La différence n'est pas idéologique. Elle est chronologique.
| Critère | Terrestre | En mer (posé et flottant) |
|---|---|---|
| Puissance unitaire typique | 3 à 4,5 MW | 10 à 15 MW et plus |
| Facteur de charge | Autour de 22-25 % | Nettement supérieur |
| Délai de développement observé | 5 à 9 ans selon les cas | Plus long, souvent au-delà de 10 ans |
| Principale difficulté | Foncier, recours, raccordement | Coûts, logistique portuaire, calendriers |
| Contribution attendue d'ici 2030 | Le gros du volume, mais sous les cibles | Marginale en volume, structurante à long terme |
À quoi ressemblera réellement le paysage en 2030
Mon pronostic, que j'assume : on n'aura pas 33 GW de terrestre. On sera plutôt entre 26 et 29 GW, avec un parc en mer qui démarre enfin mais reste loin des ambitions affichées. Le mix électrique renouvelable dépassera les 30 %, sans atteindre les 40 % promis.
Est-ce un échec ? Franchement, non. C'est le rythme d'un pays qui construit des machines de 200 mètres de haut dans des paysages habités, avec un droit de l'environnement exigeant et des habitants qui ont leur mot à dire. Ce rythme est lent parce que le processus est lourd. On peut le trouver trop lent. On peut aussi se demander combien de temps aurait pris l'alternative.
La vraie question pour 2030 n'est pas « combien de gigawatts ». C'est : aura-t-on réglé le goulot du raccordement et accepté de trancher plus vite les recours ? Si la réponse est non, tous les objectifs affichés resteront des objectifs affichés.
Et pendant qu'on débat des chiffres, le vent, lui, continue de souffler au-dessus des plaines de l'Aisne. Gratuitement. Sans rien demander à personne.